dimanche 7 novembre 2010

Darius & Alexandre

Ami lecteur, fidèle suiveur de mes intempéries mentales;

Je me présente  à vous en cette soirée de Novembre à la fois pour vous livrer les aventures de Darius et d'Alexandre dans leur version complète, et à la fois pour clarifier la question du nain, puisqu'il semble qu'à raison nombre d'entre vous ont eu des doutes quant à sa physique existance. Je m'excuse encore une fois de mes écarts de clarté.

Le Nain est une personne physique distincte de moi, il est pour tout vous avouer mon frère cadet, et l'a toujours été.

Je m'excuse encore une fois-surtout auprès du Nain, de cette méprise et j'espère que vous me prendrez au sérieux.

Alexandre et Darius furent ces deux absurdes condottieri qui se battaient tout le temps : tantôt c’est Darius dans l’ombre d’Alexandre, tantôt l’inverse exact. Pourtant, ils furent éduqués ensemble.

En 1593 naissent presque simultanément en deux points distincts de la Bohème, deux bébés qu’on appela Alexandre et Darius. Ils étaient tout deux issus de haute noblesse prussienne. 

Ils reçurent une éducation auprès du même précepteur et c’est à ce moment là que commencèrent leurs problèmes.

Ils furent des enfants brillants, comme dans tous les récits historiques. Ils vécurent presque ensemble une adolescence passable et commencèrent malgré eux à se chamailler.

La guerre  de Trente Ans bat son plein quand les deux fils aînés de noblesse décident, chacun de leur côté, de faire une carrière militaire : le Rouge l’emporte sur un Noir qui ne s’était même pas proposé. Chacun embrassa divers rôles militaires, auprès de factions toujours différentes, Habsbourg, Français, coalition Protestante, Ottomans. Ils brûlaient du désir de se confronter l’un à l’autre. Un dilemme les agitait depuis l’enfance, chacun voulant surpasser son rival.

Les chroniqueurs s’arrachent cette étrange histoire. Certains disent que Darius et Alexandre ne cherchent pas à en découdre, mais à aboutir à l’équilibre et au statu quo. Kepler sort, à l’occasion, ses vieux volumes de littérature grecque, et s’arrête à la page sur Platon.

Comme si une volonté supérieure voulait démentir les affabulations de tous ces scientistes du Grand Siècle, la guerre dégénère. L’Histoire quitte son lit et engloutit, alors qu’elle déborde, des vallées entières d’obscures campagnes. Le fleuve aux multiples ramifications est hors de tout contrôle !...

Darius et Alexandre sont au cœur d’une mêlée d’abord grisante puis progressivement absurde, et les morts qui s’entassent sur le ventre de leur vielle Allemagne n’ont plus aucun sens.

Personne ne gagne et personne ne perd. Faisant fi de la course du Temps, une urbanisation galopante et une industrialisation précoce plongent l’occident dans la stupeur.

Ils sont au cœur d’un maelström hilare où la guerre succède à des paix douteuses, où d’immenses barres de HLM d’un vague style baroque entourent les palais monarchiques.  A Paris, Londres, à Prague et à Padoue, à Stockholm et à Berlin, à Moscou et à Istanbul, le nombre d’habitants est multiplié par six en une trentaine d’années.

Darius et Alexandre ont cinquante ans chacun et s’estiment centenaires.

La bataille tourne à la dérision et au désavantage de tout le monde.

Tout explose en petits morceaux, la médecine, l’astrologie, l’architecture, la philosophie et l’art de la guerre. Darius saute dans les bras d’Alexandre angoissé pour éviter une contre-charge de cavaliers qui ont remplacé leurs lances par des parasols.

Des syndicalistes menés par un Robespierre antidaté fouillent le champ de bataille à la recherche de fils aînés de la noblesse à massacrer. Darius et Alexandre apprennent par voie détournées que les monarchies sont tombées à peu près partout en Europe.

Ils sont cachés, pauvres et tremblants et chassés par une Histoire qui est allée plus vite qu’eux. Forcés de coopérer, ils fabriquent un abri au milieu de nulle part, « leur cabane », avec les débris d’un canon.

Des empires de trois jours succèdent à des démocraties foireuses. Les capitales accumulent les statuts. L’Homme craint de pouvoir se détruire complètement…

Un Kepler affaibli contemple les ravages et dit : « En ces temps de troubles l’Homme crut un temps qu’il pourrait se détruire. Mais s’il est une vermine que nous ne pouvons éradiquer, plus encore que les cafards ou les rats, c’est notre propre engeance qu’il nous est impossible de détruire entièrement. »

Atteindre le port atlantique le plus proche, et changer de continent, c’est la priorité de nombreuses gens en cette année 1667.

Darius et Alexandre, bien en-deçà de l’âge de la retraite, deux vieillards fous qui n’ont pas vu le temps passer, estiment que le compte est bon, et décident eux-aussi de quitter l’Europe, ou en tout cas « de se tirer d’ici ».

1669 : La fin du Monde s’est imposée comme la seule issue possible. Tout le Monde accepte la dissolution de la civilisation : de toute façon il n’existe plus ni autorité religieuse ni autorité monarchique assez puissante.

Puis, certains on déjà parlé de relancer le processus et des centaines d’architectes utopistes rebâtissent les villes. Tous les ouvriers optimistes qu’on interroge donnent une seule réponse : « on ne fera pas la même erreur que la première fois ».

Loin dans les terres, Alexandre et Darius se tirent d’affaire mutuellement. On dirait qu’ils ont fait la paix.  Ils construisent un radeau pour atteindre le port  le plus proche et « se tirer d’ici ».

Le soir ils campent sur les bords de la rivière.

Dans la rivière, sous les reflets incendiaires du soleil qui enflamme leurs rétines, on voit tantôt des trous profonds rougis par les particules ferrugineuses de l’eau, tantôt des vastes arches de pierre blanche penchées, morceaux d’architecture délirés pleins d’alvéoles et d’arabesques.

Ces vestiges cyclopéens glissent entre les rouges veines d’eau sous les rayons aveuglants.

L’eau serpente entre les alvéoles et les aspérités traîtres des vielles colonnes englouties. Sur leur petite plate-forme, ils voient ce que personne d’autre n’aurait pu voir, car de la berge on n’aperçoit que des reflets.

« Placés à la verticale des phénomènes merveilleux d’architecture minérale, nous sommes très bien placés pour voir passer la gloire du Monde », complète Darius.

Et Darius et Alexandre palabrent comme ça pendant des jours. Et le soleil s’estompe, il pleut. Puis l’eau charrie des déchets de l’amont, et elle devient opaque. Alexandre dit : « campons ». Darius ajoute : « et attendons la fin de l’orage. »

Ils posent le pied à terre dans un lieu oublié de Dieu et des hommes, sorte de désert martien aux grandes plantes grasses lustrés. Une petite pierre tombale curieusement bifide indique la sépulture double de Paul Bricette et de Paul Bricard.

La vase est vierge de pas humains et c’est avec délice que leurs empreintes viennent se figer parmi celles des amphibiens disparus et des grands bovidés. Puis, petits lacs boueux, ils se remplissent de l’eau irisée et des filandres d’algues brillantes. Toutes les empreintes forment ensuite un chaos entre le miroir de l’eau et la terre veloutée, un chaos de bataille et de travail avec de multiples sens.

C’est avec une joie sauvage du bout du Monde qu’ils se hissent sur la haute berge constellée de silex. Ils attendent et font un feu de branches fossilisées par le soleil des jours précédents.

Puis courent chacun leur tour autour du camp pour approvisionner le feu.

« C'est un étrange sentiment de course et de vitesse, une sauvagerie active, ni brutale ni cruelle, une sorte de sauvagerie du bout du monde: se sentir, pour un temps, le premier être humain, et jouir d'être le premier à poser son pied nu dans la vase ». Ce furent les paroles de Darius, ce vieux poète, et Alexandre les approuva.

Les historiens perdent ensuite la trace de Darius et d’Alexandre : peut-être ont-ils fondé comme de nombreux autres une cité utopique sur les bords de cette vielle rivière.

Posté par monsieure à 21:24 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Darius & Alexandre

    beau retour sur l'Histoire... et belle histoire.

    pour ce qui est du Nain, il me semblait bien trouver un air de famille dans les textes produits. ce n'est pas moi qui suis fou. ou, en tout cas, ça n'a toujours pas été prouvé. il n'empêche que le Nain aussi a du talent, c'est indéniable.

    Posté par pof, mardi 9 novembre 2010 à 18:59 | | Répondre
  • Ce que je retiens de toute cette très belle "histoire" de Darius et Alexandre, au-delà des temps et des espaces, c'est ce symbole très fort du pied nu dans la vase (ou l'argile) Ces empreintes archéologiques, statufiées d'êtres de tout poil m'ont toujours tourné et retourné dans tous les sens. Allez comprendre... Quand j'aurai un peu de temps, j'irai régler son "conte" à votre Nain. A première vue, il ne perd rien pour attendre celui-là... Tel frère, tel... A+

    Posté par Martin Lothar, dimanche 14 novembre 2010 à 17:38 | | Répondre
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