dimanche 14 juin 2009
Lavabo
Voici un conte du Réfrigérateur écrit un soir de pluie pas loin de Truro dans les Cornouailles, à la fin d'un long banquet (35m).
LAVABO
Ce bonhomme... n'a jamais aimé parler de lui, et c'est peut-être en cela qu'il fut quelqu'un d'extraordinnaire. Si, sous l'insistance de ses amis, il lui arrivait de le faire, c'était avec un dégoût désintéressé, ou une humilité rebutée. Un soir qu'il partageait avec ses amis un pauvre repas dans un pauvre restaurant, je lui faisais remarquer pour l'embêter ses mains sales. Il avait mangé ses moules avec les doigts, et les laissait sécher dans le jus épais et iodé en les regardant d'un air anxieu. Personne dans notre groupe ne lui indiqua les sinistres toilettes. Nous étions suffisament habitués à ses curieuses habitudes hygiéniques, et à sa curieuse peur des lavabos.
Un soir d'hiver il nous avait dévoilé cette terreur d'enfance encore bien vive et immaculée, qui l'étranglait et le faisait se tordre d'inconfort. A tous, cela nous avait paru désuet. Reste que son inconfort à lui, par effet d'amitié, ou à la faveur d'on ne sait quelle emprise de l'inconnu, se communiqua à nous. Il ne fit qu'un récit partiel et décousu de cet ancien cauchemar, que nos imaginaires respectifs remplirent de bruits et de couleurs, héritières de nos lectures horribles et naïves. Les poigs entre les jambes, le nez dans sa soupe, ce famaux soir où nous l'avions pressé avec une insistance méchante de nous raconter son histoire, il avait alors commencé d'une voix claire et franche, quoique fragile, comme celle d'une grenouille dans une canalisation.
"C'était il y a longtemps, à l'époque de l'enfance où on cesse de vous accompagner aux toilettes. Il n'y avait que cette salle d'eau de porcelaine crasseuse, peuplée de monstres béants et humides, que je craignais encore de visiter seul. Ils ressemblaient toujours à des bouches géantes, percées le plus souvent d'une cavité circulaire noire, toujours humide, qu'entravait des formes métalliques. Quelques écrans verts aqueux attrapaient la lumière sans raison apparente. Et partout c'était l'infâme couleur, ce blanc de craie lustré et râpeux, délavé en des variantes sales, noires, quoi qu'imperceptibles formant lignes stratifiées, cette matière rigide et fossile de liquides passés, victimes sans cesse des même déluges.
Mais il y avait pire. Oh oui il y avait pire. Le plus atroce des monstres était le lavabo. Le torrent des liquides qu'il avalait par sa bonde unique faisait en s'écoulant dans ses entrailles des sons creux et gargouillants, toujours les mêmes. Il y avait en son coeur un nombre déraisonnable de tubes et de syphons qui, en se remplissant ou en se vidant, hurlaient leurs bruits digestifs.
Et ces bruits noirs, mouillés, bruits d'indicibles crimes d'égorgements, bruits de machines fonctionnelles et besogneuses, résonnaient comme une musique horrifique! Mais le cauchemar ne prit pas fin. Il fallut que plus tard mon esprit apporte à ces superstitions les plus affreuses des imaginations. Subitement et par un superficiel soucis d'éclaircissement, cet égout se peupla de choses bloquées dans les canalisations. Les sifflements et ces bruits d'aspiration, de succion, furent doués d'une vie bien plus grouillante.
Vie grouillante dont l'âge d'homme ne put se débarasser. Au contraire il en fit une malédiction. L'horrible lavabo resta, invicible fantôme, comme un lourd fossile sur une étagère. Son image abhorrée, et ce son, ce son execré, fit naître cette ridicule folie dont vous me voyez aujourd'hui affligé." Sa voix avait prit le ton faible du secret.
Nous aurions ris à gorge déployée cette nuit-là, d'autant que ce récit ne fut pas raconté en ces termes romanesques, mais plutôt avec des mots simples et hésitants. Au lieu de cela, chacun avaiut recu et médité un peu la pensée, essayant de fixer une invisible et dérangeatnte vérité, qu'on voyait tantôt claire et tantôt incompréhensible, tantôt de notre monde, présente et vivante, tantôt d'un autre.
